Faire la différence... De la recherche à la pratique

Favoriser la littératie précoce par le jeu

par Jeffrey Wood, Ph. D., de l’Université Laurentienne, en collaboration avec les conseils de secteur scolaire de district locaux Moosonee District School Area Board et Moose Factory Island District School Area Board.

Monographie de recherche n° 65
Avril 2017

Ce document est disponible en format PDF (266 ko).

Où est passé notre émerveillement face aux formidables capacités en littératie de nos élèves? Comment les enseignants peuvent-ils soutenir et favoriser l’apprentissage des enfants en littératie par le jeu?

Comment mettre le jeu au service de la littératie
Le jeu est indispensable à l’apprentissage des enfants : il convient donc de lui accorder une place primordiale dans votre façon d’enseigner et d’agencer votre salle de classe.

  • Inscrivez le jeu à votre emploi du temps pour qu’il soit intégré tout au long de la journée.
  • Organisez votre salle de classe pour en faire un troisième enseignant et agencez-la pour promouvoir la littératie.
  • Évaluez les enfants pendant le jeu par l’observation directe et la documentation pédagogique.

Vignette de recherche

Un garçon voit trois fillettes qui jouent avec des blocs.

« Elles se donnent beaucoup de mal ces trois-là pour raconter une histoire avec des blocs et des animaux. Elles y travaillent depuis des jours. Il y a plusieurs façons de raconter une histoire. »

Il tourne la tête et voit une autre fillette.

« Elle, elle veut parler de sa famille. Elle a fabriqué des personnages et leur a collé des étiquettes pour expliquer qui est qui. »

Enfin, il regarde vers la scène.

« On peut aussi raconter une histoire en la mettant en scène. Celle-là, je la connais, elle est de Robert Munsch. On l’a jouée hier. »

(Traduction de notes prises le 7 mai 2015)

Les enfants que j’ai eus dans ma classe ont toujours manifesté un réel intérêt et une curiosité naturelle envers la littératie et semblaient parfaitement conscients de son importance. Les enfants reconnaissent que la littératie c’est avant tout la communication et que celle-ci prend bien des formes. En tant qu’adulte, il est parfois facile d’oublier que la littératie est un concept nouveau pour les enfants. Il faut leur laisser la possibilité d’inventer leur propre littératie et de  décoder ses mécanismes1,2,3. Les enfants apprennent à parler tout seuls, et pourtant, quand vient le temps de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, l’idée s’est étrangement imposée que leur apprentissage requière un enseignement explicite et l’imposition de règles. À la maternelle comme au jardin d’enfants, cette façon de faire risque de limiter les occasions données aux enfants de communiquer, de comprendre le monde qui les entoure et d’apprendre à lire, à écrire et à traiter l’information pour leurs propres besoins2,3. Comme le rappelle la vignette un peu plus haut, pour les enfants, loin de se limiter à la lecture et à l’écriture, la littératie englobe tout moyen utilisé pour communiquer et pour comprendre le monde.

Conclusions de la recherche

L’importance du jeu
Le jeu est une activité intrinsèque, évolutive et synergitique4,5. Depuis longtemps, on a reconnu sa valeur dans l’apprentissage des jeunes enfants2,4,5,6. L’apprentissage par le jeu est fortement recommandé dans le programme-cadre de la maternelle et du jardin d’enfants en Ontario, voire essentiel pour les jeunes de cet âge. Vu leur propre perception des attentes du programme, les enseignants risquent toutefois de se sentir obligés de recourir à un enseignement explicite de la lecture et de l’écriture. C’est d’ailleurs pourquoi on a recours à des méthodes conventionnelles d’enseignement et d’évaluation. Il n’en reste pas moins que le jeu est indispensable à l’apprentissage de la littératie chez les enfants2,4,5. Le jeu est en réalité le travail des enfants; les enfants apprennent mieux par le jeu5. Dans un jeu de rôle, les enfants se comportent comme des adultes compétents en littératie et se situent à un niveau supérieur de leur zone proximale de développement2

Le jeu et la littératie
Peu de sujets font l’objet d’autant de recherches dans le domaine de la littératie précoce que la relation entre celle-ci et le jeu. Le jeu aide les enfants à utiliser et comprendre le langage verbal et les représentations symboliques, et leur permet ainsi de démontrer et d’accroître leurs connaissances. Il se dégage un fort consensus sur le fait que le jeu est un outil d’apprentissage puissant, essentiel même pour l’acquisition de la littératie4.

En observant les enfants jouer, j’ai été frappé par leur capacité de tout dramatiser : par exemple, ils ne font jamais qu’empiler des blocs, ils sont en train de construire « une niche pour les chiots » ou de créer un labyrinthe pour « aller à la chasse à l’ours ». Quant au matériel de manipulation pour apprendre à compter, ils le voient comme étant des « bijoux pour la princesse » ou des « bonhommes pour jouer aux Legos ».  Vu l’indéniable et étroite corrélation entre l’emploi du langage verbal et la lecture ou l’écriture, il importe de reconnaître que ce type de jeu est bien un comportement démontrant des compétences en littératie1.

Pendant leur jeu, les enfants se comportent comme des adultes. Le jeu qui fait intervenir, en condensé, toutes les tendances développementales, est en lui-même une source majeure de développement2 (p. 102). Il se prête donc parfaitement à l’acquisition des compétences en littératie. Une manière bien simple d’optimiser l’apprentissage de la littératie durant le jeu est de proposer aux enfants du matériel approprié, tel que des planchettes à pinces, de la pâte à modeler, des calendriers, des dépliants publicitaires, etc. Il est prouvé que les enfants s’en serviront de différentes façons et que leurs savoirs visant à communiquer oralement, à écrire, à lire et à rechercher de l’information s’en trouvent nettement renforcés3,7,8,9. Ce type de matériel permet aux enfants de reproduire les emplois de la langue qu’ils observent chez les adultes.

Le rôle de l’équipe pédagogique
Nous avons longtemps cru que le jeu était le domaine réservé des enfants et que les adultes n’avaient pas à s’en mêler. Aujourd’hui, nous savons que les adultes non seulement peuvent s’associer aux jeux des enfants, mais qu’ils ont intérêt à le faire. Leur contribution est aussi importante que celle d’autres enfants afin de favoriser la compréhension de concepts et l’acquisition de nouvelles compétences. L’adulte qui participe au jeu de ses élèves en respectant ce qu’ils font et non en tentant de leur imposer quelques règles que ce soit peut ainsi susciter un apprentissage extraordinaire2,8,9. Son rôle est d’interagir avec les enfants en leur montrant à quoi le matériel mis à leur disposition peut servir et en leur posant des questions pour les amener à l’utiliser. Au-delà, son rôle est d’agencer la salle de classe d’une manière propice aux jeux autonomes5

Si nous voulons que les enfants fassent des progrès en littératie, nous devons à tout prix leur donner des occasions de s’adonner à des jeux qui favorisent cet apprentissage, plutôt que de consacrer leurs journées entières à l’enseignement4,5. Il importe que les adultes laissent aux enfants le temps de jouer et leur fournissent du matériel aussi varié et polyvalent que possible à utiliser durant leurs jeux.

Les incidences sur l’enseignement

Quel est l’intérêt de l’enseignement de la littératie? Quelle est son importance pour les enfants? Nos réponses à ces questions déterminent notre conception de cet enseignement.

L’octroi, souvent involontaire, d’une place trop importante aux conventions de l’écriture, a pour effet de restreindre les possibilités de jeu et risque d’entraver les efforts de lecture et d’écriture des enfants. Chose certaine, pourtant, plus les enfants parlent, lisent et écrivent, plus ils font de progrès dans ces domaines. Il s’agit donc d’éliminer tout ce qui pourrait donner l’impression aux enfants que ces activités sont difficiles. Nous devons retrouver notre émerveillement face aux  formidables compétences en littératie de nos élèves7. À nous de faire en sorte que la littératie soit amusante, passionnante et un puissant outil d’apprentissage dans nos salles de classe, et ce, en agençant celles-ci de manière à donner aux élèves le goût de se servir de la langue et d’en découvrir les infinies facettes.

Inscrivez le jeu à votre emploi du temps

  • Réservez chaque jour de longues périodes de temps au jeu.
  • Appuyez l’apprentissage par le jeu en prévoyant pour celui-ci des plages de temps les plus longues possible, afin que les enfants puissent vraiment explorer et approfondir ce qui les intéresse.

Le jeu est une activité sociale; il favorise l’emploi et l’expérimentation de la langue et contribue au développement des compétences langagières à l’oral. Plus les enfants jouent, plus ils ont de temps pour parler. Bref, le jeu est au cœur de l’apprentissage des enfants et doit occuper une place tout aussi centrale dans la pédagogie et la salle de classe. Le brouhaha dans une salle de classe, c’est le son de l’apprentissage de la littératie.

Le rôle de l’adulte, au-delà de l’interaction avec les enfants, est d’agencer la salle de classe d’une manière propice aux jeux autonomes.

Organisez votre salle de classe pour promouvoir la littératie

  • Considérez la salle de classe comme un troisième enseignant10.
  • Encouragez les enfants à jouer avec du matériel qui favorise la littératie.
  • Aménagez des aires de jeu dans la salle de classe, p. ex., un coin de lecture, un endroit pour l’écriture et un espace de dramatisation6. La délimitation d’aires réservées à des activités particulières présente des avantages directs pour l’apprentissage et l’emploi de la littératie.
  • Ajoutez du matériel favorisant la littératie à d’autres aires d’activité, de sorte à multiplier et diversifier les occasions pour les enfants de poursuivre leur apprentissage dans ce domaine. Il suffit pour cela, p. ex., de placer dans chaque aire quelques livres, du papier et des crayons adaptés aux activités qui y ont lieu.
  • Dites-vous bien que ce matériel aidera les enfants à apprendre avec nettement moins d’enseignement direct, mais en s’appuyant plutôt sur les ressources disponibles, leurs camarades et les conversations que vous pourrez avoir avec eux.
  • Basez-vous sur ce qui intéresse les enfants pour les aider à transformer l’aire de dramatisation, p.ex., en boutique de fleuriste, hôpital ou café. Ces transformations se prêtent très bien à des jeux de rôle et donc à l’emploi du langage verbal, en plus d’obliger les enfants à rechercher de l’information : Quelles fleurs vendre? Qui se rend à ces endroits, et comment les gens s’y comportent-ils?
  • Poursuivez l’apprentissage lorsque vous sortez : emportez un carton de livres traitant de sujets qui les intéressent, de même que des planches à pince, de la craie de trottoir ou tout autre matériel pour promouvoir les jeux de dramatisation et encourager les enfants à faire des activités ludiques qui appuient la littératie lors des activités de plein air.
  • Organisez des promenades dans votre quartier pour observer les façons officielles et officieuses dont les gens communiquent entre eux. Vous encouragerez ainsi les élèves à reconnaître et interpréter les nombreuses formes de langage présentes dans leur environnement.
  • Invitez les parents à visiter la salle de classe pour voir les liens évidents entre la littératie et le jeu.
  • N’empêchez pas les enfants de prendre part à des jeux de dramatisation ailleurs que dans l’aire prévue pour cette activité. La dramatisation offre aux enfants une panoplie de possibilités d’interaction en utilisant la lecture, l’écriture et une variété de modes de communication1,2 et de voix8.

Si on les laisse faire, les enfants ont souvent tendance à dramatiser lorsqu’ils jouent : à nous donc de repérer et d’appuyer ce type de comportement qui favorise le développement de compétences en littératie. Dans ce contexte, non seulement les enfants se servent de la langue, mais ils y prennent plaisir. Ainsi, plus qu’une compétence, la littératie devient un outil qui permet aux enfants de réinventer leur vie8,9.

Documentez l’apprentissage de la littératie par le jeu

  • Évaluez les enfants qui jouent, par l’observation directe et la documentation pédagogique3. Prenez soin de documenter l’apprentissage des élèves par des notes anecdotiques, la collecte de textes qu’ils ont produits ou encore la prise de photos et de vidéos des enfants qui jouent et des objets qu’ils ont créés.
  • Utilisez ces évaluations pour faire une distinction continue entre le soutien et l’enseignement de la littératie, prendre des décisions pédagogiques et suivre les progrès des élèves tout au long de l’année.

Quelques réflexions finales

Comme le montre la vignette de recherche au début de ce texte, les enfants qui jouent s’inventent des histoires et explorent la littératie de façon à la fois complexe et concrète. La recherche laisse fortement entendre que le jeu constitue le meilleur mode d’apprentissage de la littératie pour les enfants. Il nous appartient donc de voir à ce que la littératie soit amusante, stimulante et transformative pour nos élèves. Nous devons consacrer assez de temps à des activités ludiques pour que les enfants puissent parler et s’entraider dans leurs efforts pour maîtriser la langue sous toutes ses formes. La parole est indispensable à l’apprentissage de la littératie et le jeu est le meilleur moyen pour les élèves d’explorer, d’acquérir et de mettre à l’essai leurs compétences en littératie. Les équipes pédagogiques qui agencent leur salle de classe de manière à favoriser la littératie par le jeu font une contribution majeure aux progrès de chaque élève dans ce domaine.

Bibliographie

  1. KRESS, G. et C. JEWITT (éditeurs) (2003). Multimodal literacy, New York, NY: Peter Lang.
  2. VYGOTSKY, L. (1978)., Mind in society: The development of higher psychological processes, Cambridge, MA: Harvard University Press.
  3. WOOD RAY, K. et M. GLOVER (2008). Already ready: Nurturing writers in preschool and kindergarten, Portsmouth, NH: Heinemann..
  4. ROSKOS, K. et J. CHRISTIE (2001). “Examining the play-literacy interface: A critical review and future directions”, Journal of Early Childhood Literacy, vol. 7, n° 1, p. 59-89.
  5. STEGELIN, D. (2005). “Making a case for play policy: Research-based reasons to support play-based environments”, Young Children, vol. 60, n° 2, p. 76-85.
  6. ONTARIO. Ministère de l’Éducation (2015). Programme de la maternelle et du jardin d’enfants, Imprimeur de la Reine pour l’Ontario, Toronto.
  7. COMBER,B. (2000). “What really counts in early literacy lessons”, Language Arts, vol. 78, n° 1, p. 39-48.
  8. DYSON,A. (2003). The brothers and sisters learn to write. Popular literacies and school cultures, New York, NY: Teachers College Press.
  9. VASQUEZ, V. (2014). Negotiating critical literacies with young children: 10th anniversary edition, Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum.
  10. ONTARIO. Ministère de l’Éducation (mai 2013). « Le troisième enseignant », Accroître la capacité, Série d’apprentissage professionnel, Édition spéciale n° 27.

La série de monographies Faire la différence… De la recherche à la pratique est produite en collaboration par l’Ontario Association of Deans of Education et la Division du rendement des élèves du ministère de l’Éducation de l’Ontario.

Pour en savoir plus sur la façon de rédiger une monographie, visitez : Mobiliser les résultats de la recherche pour les appliquer de façon significative, par Michelann Parr, Ph. D., et Terry Campbell, Ph. D., co-rédactrices.

La série Faire la différence est mise à jour et publiée ici.

Les opinions et les conclusions exprimées dans ces monographies sont celles des auteurs; elles ne reflètent pas nécessairement les politiques, les opinions et les orientations du ministère de l’Éducation de l’Ontario ou de la Division du rendement des élèves.

ISSN 1913-1097 Faire la différence… De la recherche à la pratique (imprimé)
ISSN 1913-1100 Faire la différence… De la recherche à la pratique (en ligne)