Comment se fait
l'apprentissage
Disons-le sans détour : la Commission souffre d'un
parti pris inflexible qui influence son travail dans les moindres
détails. En effet, il se trouve que pour chacun de nous, ses membres,
apprendre est une joie inépuisable. Nous adorons les livres. Nous
frissonnons d'émotion en découvrant de nouveaux écrivains
et de nouvelles idées. Nous adorons les oeuvres de fiction de belle
facture et les essais hardis et stimulants. Nous brûlons d'explorer les
mystères de l'univers et nous trouvons frustrant de ne pouvoir
étendre toujours davantage notre savoir. Nous aimons le débat, la
discussion, nous aimons argumenter et apprendre constamment au contact des uns
des autres et de tous ceux que nous rencontrons. Rien ne pourrait nous
satisfaire autant et contribuer davantage à l'éducation de nos
enfants et au mieux-être de notre pays que si les écoles
réussissaient mieux à instiller cet amour de l'apprentissage
à chacun de leurs élèves.
C'est dans cet esprit que nous avons entrepris d'analyser ce qui
se passe dans les salles de classe de la province, à tous les niveaux.
Nous voulions voir nos élèves, depuis les premières
années d'école jusqu'à l'obtention de leur diplôme,
participer à un programme stimulant et enrichi. Nous savions
également que ce nouveau programme de
« littératies » ou savoirs de base, comme nous
avons choisi de l'appeler, devait être accompagné de
méthodes d'évaluation continue plus efficaces, assorties d'un
système soigneusement conçu de rétroaction qui permette
l'amélioration continuelle du rendement de chaque élève et
du système dans son ensemble. Nous nous sommes donc mis à la
tâche pour cerner au plus précis la nature de l'acte
d'apprentissage, les notions sur le développement de l'enfant et de
l'adolescente ou de l'adolescent, sur un enseignement efficace et sur les
meilleures méthodes d'évaluation.
Puisque nous avons discuté plus haut de la qualité
du personnel enseignant, objet de l'une de nos quatre stratégies
d'intervention, nous nous bornerons ici à donner un simple aperçu
du chapitre 5 du rapport, intitulé « De
l'apprentissage ».
On reconnaît rapidement un climat propice à
l'apprentissage. En se présentant pour la première fois dans une
école, on a tôt fait de constater si les enfants y ont de
l'importance, si l'on se soucie d'eux et de leur succès et s'ils sont
prêts à apprendre. Le même phénomène se
produit quand on pénètre dans une salle de classe où se
vit un véritable apprentissage : l'exaltation, la dynamique,
l'activité, les interactions, l'énergie qui passe entre les
élèves et l'enseignante ou l'enseignant et entre les
élèves eux-mêmes, tout cela est presque
littéralement palpable. On se rend vite compte aussi de ce que
l'apprentissage n'est pas : il ne se résume pas à
écouter et à mémoriser, et certainement pas à
régurgiter ce qu'on vient d'apprendre. Enseigner, ce n'est pas que
réciter; connaître, ce n'est pas qu'écouter; apprendre, ce
n'est pas que mémoriser. C'est un peu tout cela, mais beaucoup plus.
Chose certaine, l'enseignement, ce n'est pas gaver de centaines de
données et de faits des élèves passifs.
En fait, nous sommes tous constamment en train d'apprendre, peu
importe la situation; la question est de savoir ce que nous apprenons et ce que
nous comprenons de ce qui nous est enseigné. Nous apprenons même
de nos erreurs, et les personnes chargées d'éduquer les enfants
doivent se servir des erreurs comme autant d'occasions d'apprentissage, et non
pas comme des prétextes à punition.
Il nous faut tous mettre en pratique ce que nous apprenons afin
de bien l'assimiler, mais la meilleure pratique n'est pas mécanique. Les
bons enseignants et enseignantes le savent bien : on n'apprend pas le
français langue seconde en écrivant vingt fois par jour une
série de verbes irréguliers, mais plutôt en écrivant
une lettre à un ami du Québec pour le convaincre des avantages
d'être Canadien. Dans tous les domaines, les enfants apprennent en
mesurant l'utilité ou la pertinence d'un sujet, que ce soit la
grammaire, la géométrie ou Moliére. Pauvre Jean-Baptiste
Poquelin! Personne n'a été plus écorché par les
élèves que nous avons rencontrés que ce bon vieux
Moliére. La plupart d'entre eux semblaient n'avoir jamais entendu de qui
que ce soit qu'il est l'un des plus grands écrivains de langue
française de tous les temps, et non pas un Français mort depuis
longtemps dont les écrits étranges sont souvent difficiles
à comprendre.
L'attention individuelle facilite l'apprentissage de même
que l'aide réciproque. D'où l'énorme importance du
dialogue entre appreneur et apprenant, du travail à deux et en groupes,
et du tutorat entre élèves de même âge ou
d'âges différents, aussi bien que de dialogues
enseignante-enseignant et élève. Ces techniques ont depuis
longtemps fait leurs preuves comme autant d'inestimables outils et c'est
pourquoi nous considérons que l'art de la communication en groupe et
entre individus est un des plus importants savoirs de base. Mais aucune de ces
habiletés ne peut s'acquérir ou être utilement mise en
pratique sans un encadrement attentif de la part du personnel enseignant.
Ainsi, des enfants qui réalisent un projet en groupe doivent recevoir
des instructions précises et être constamment suivis, sans quoi
l'expérience risque de ne pas porter fruit.
La motivation, évidemment très utile, n'est pas
une simple affaire de récompense directe ou de gratification
instantanée. Le meilleur enseignement est celui qui amène les
enfants à vouloir en connaître plus, à vouloir comprendre
d'eux-mêmes et à expliquer les choses dans leurs mots. Rappelons
aussi l'utilité de l'ordinateur qui, dans un cadre bien dirigé,
peut être une puissante source de motivation pour beaucoup
d'élèves qui travaillent indépendamment ou en petits
groupes et qui veulent résoudre des problèmes sans aide
extérieure.
Signalons toutefois qu'il existe au secondaire un
véritable problème pour la majorité des jeunes qui ne
feront probablement pas d'études universitaires. En effet, les cours ont
toujours manifestement visé celles et ceux qui se destinent à
l'université, ce qui ébranle gravement la confiance et la
motivation des autres. C'est pourquoi nos efforts pour remodeler l'école
secondaire sont axés sur le principe que chaque élève, peu
importe ses projets ultérieurs, a droit à une éducation
motivante et bien adaptée.
Pour apprendre, l'enfant doit pouvoir associer le sujet
étudié ou même l'école à sa vie quotidienne,
à ce qui lui semble important. C'est pourquoi nous accordons autant
d'importance à la notion de programme global, c'est-à-dire dans
lequel tous les enfants peuvent se reconnaître, quel que soit leur sexe
ou leur milieu social.
Enfin -- puisqu'il faut comprimer en quelques pages un
sujet aussi vaste -- si les enfants sentent qu'ils perdent la partie, ils
baissent les bras. Nous n'arrivons pas tout à fait à comprendre
pourquoi on se moque tant des efforts déployés par les
écoles pour renforcer l'estime de soi chez les élèves. Ce
n'est pas que les enfants devraient cheminer bon an mal an dans le
système scolaire, peu importe qu'ils apprennent ou non; pas du tout!
Mais c'est le simple bon sens et la preuve en est souvent faite, l'enfant,
comme n'importe quel être humain qui se considère vraiment nul, en
déduit qu'il ne réussira jamais et abdique. Au même titre
que les élèves qui ajustent leurs efforts -- à la
hausse ou à la baisse -- aux attentes de leurs enseignants, c'est
là l'un des grands truismes du monde de l'éducation. Nous l'avons
répété à satiété : il est
absolument essentiel que chaque élève puisse
bénéficier d'une éducation rigoureuse et enrichissante,
faute de quoi le diplôme ne devrait pas être accordé.
Précisons toutefois que les enfants aux résultats
médiocres doivent faire l'objet d'une attention particulière et
obtenir toute l'aide supplémentaire dont ils peuvent avoir besoin. A nos
yeux, l'estime de soi vient de la réussite, et la réussite
dépend de l'estime de soi. C'est souvent dans ces conditions que se
manifeste l'apprentissage.
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