Commission royale sur l'éducation

L'enfance, une réalité aux mille facettes

Au delà de la controverse — illustrée de façon éclatante par les divergences d'opinion franco-britanniques — que suscite la multiplicité d'idées sur l'éducation, il est d'autres facteurs, non-scolaires ceux-là, dont il faut tenir compte, à commencer par les enfants eux-mêmes, la meilleure amorce de discussion, n'est-il pas vrai, dans un débat sur les systèmes d'éducation.

Dans toute tentative de réforme, il ne faut pas perdre de vue que les jeunes sont des enfants avant d'être des élèves. Un éducateur chevronné, Des Dixon, faisait remarquer dans son plus récent ouvrage : « Toute proposition de réforme éducative digne de ce nom doit partir d'une vision globale de l'enfance. L'apprentissage scolaire est une activité à temps partiel pour la plupart des enfants, mais les responsables s'entêtent à la considérer comme leur principale activité. » Voilà une réflexion très juste que nous nous sommes efforcés de garder à l'esprit. Concurremment à l'école, une multitude de distractions, d'intérêts, d'appréhensions et de besoins accaparent sans cesse le temps et l'attention des jeunes : sport, télévision, musique, vidéoclips, apprentissage d'un instrument de musique; ou encore les arcades de jeux vidéos et les centres commerciaux, les revues de mode ou de sport, ou bien la simple flânerie... Même à l'école "n'importe quel enseignant vous le dira" il faut, pour capter l'intérêt et l'attention des élèves, rivaliser avec les sports, la danse, les drogues, les relations amoureuses, les gangs, les clubs, la récréation, le dépanneur du coin, les décrocheurs, sans parler des rivalités entre « bollés », jocks, whiggers, et autres skaters... enfin, tout ce que comporte cette culture variée et complexe que les adultes ont peine à saisir et dont peu semblent se souvenir.

Il est possible que les jeunes n'aient pas vraiment changé, mais le monde dans lequel ils évoluent, lui, a changé radicalement. Bien sûr, les enfants ont toujours eu le goût d'être entourés de bons amis, de bien paraître et d'avoir du bon temps, mais leur vie est beaucoup plus compliquée aujourd'hui qu'elle ne l'était autrefois. Bon nombre des valeurs qui sont censées cimenter les liens sociaux ne sont plus ni évidentes ni universelles. Parallèlement, les institutions qui devraient inculquer ces valeurs — surtout la religion et la famille - sont souvent dépréciées et donnent l'impression parfois d'avoir renoncé à leurs responsabilités.

Les jeunes sont beaucoup plus nombreux que par le passé à occuper un emploi, auquel ils consacrent plus de temps. Ils s'inquiètent beaucoup plus de leur avenir qu'il y a à peine quelques années — une réaction tout à fait normale étant donné les affres de la récession et le rétrécissement des perspectives d'emploi entraîné par le changement technologique, les restructurations d'entreprise et la libéralisation des marchés en Amérique. Chaque augmentation des frais universitaires incite un peu plus les enfants des familles peu favorisées à décrocher avant la fin du secondaire. Les rapports sexuels ne soulèvent plus seulement l'inquiétude d'une grossesse non désirée, mais aussi le spectre d'une maladie mortelle et incontrôlable. La diversité physique et ethnique qu'on rencontre chez les jeunes bouleverse les anciennes certitudes, tout comme d'ailleurs la véritable métamorphose qu'a subie la structure familiale elle-même. Dans nombre d'écoles, même si le noyau familial à deux parents (famille traditionnelle ou reconstituée) demeure la norme, un bon tiers des élèves proviennent de familles monoparentales; de plus, les familles dont les deux parents occupent un emploi rémunéré sont la règle plutôt que l'exception.

Bien trop d'enfants doivent faire face à des problèmes graves qu'ils sont impuissants à résoudre : certains sont battus, ou sont témoins d'agressions envers un des parents (habituellement la mère), ou vivent dans la pauvreté, d'autres ont des handicaps physiques ou des problèmes émotifs graves; d'autres encore sont victimes de racisme, vivent dans des milieux où les drogues circulent, proviennent de familles d'immigrants vivant dans l'inquiétude, notamment en raison de leurs traditions culturelles ou après avoir échappé à de violents conflits dans leur pays d'origine; trop de filles sont victimes d'agressions sexuelles... la liste n'en finit plus.

Nous ignorons combien ils sont exactement à vivre de telles situations, mais chose certaine, il y en a une multitude et aucun milieu ni groupe culturel n'y échappe. Ces difficultés, ils ne les laissent pas à la porte de la classe et toutes nuisent à leur apprentissage. Il faut par ailleurs signaler la perception, largement répandue à l'époque où nous menions nos travaux, que les élèves ne sont pas en sécurité à l'école. Ainsi, les écoles qui n'essaient pas de mobiliser toutes les ressources de la communauté pour offrir une aide systématique à ceux et celles de leurs élèves en difficulté, non seulement leur nuisent gravement par défaut, mais nuisent également aux autres dont l'apprentissage est perturbé par les problèmes de leurs camarades. Refuser de reconnaître que chaque élève vit une « expérience globale de l'enfance » riche et complexe, dont la vie scolaire n'est qu'une facette, c'est s'engager dans une voie sans issue. Tout projet d'amélioration du système scolaire qui n'accorde pas toute l'importance voulue à l'expérience de vie des enfants est voué à l'échec. Nous espérons avoir échappé à ce piège.

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