Commission royale sur l'éducation

Que faut-il attendre de nos écoles?

Des mois de consultations publiques ne nous ont pas permis de trouver un fil conducteur parmi les préoccupations et thèmes que nous ont exposés directement 1 396 groupes et intervenants individuels dans 27 villes, sans compter les 3 350 autres qui nous ont soumis des mémoires écrits ou des opinions par courrier vocal ou électronique. De cette masse de commentaires provenant d'un si grand nombre de citoyennes et de citoyens intéressés à la question, nous avons eu peine à dégager quelque communauté d'idée au sujet de la nature des problèmes et des solutions à proposer.

S'il est une plainte fréquemment entendue, c'est bien que le système d'éducation public ne semble plus rendre compte directement à la population. Bien qu'elle élise, il va de soi, ses propres conseils scolaires et son gouvernement provincial, la population estime en général que les écoles sont devenues des tours d'ivoire, peu enclines à lui rendre compte de la façon dont elles prennent en charge les enfants qui leur sont confiés et à l'informer de leurs progrès. Il s'agit là certainement d'une des causes principales de la défiance qu'entretiennent tant de gens à l'endroit du système.

Nous prenons nous aussi la chose très à coeur. La façon dont les écoles rendent compte de leurs actes est à nos yeux une affaire tellement sérieuse que nous recommandons la constitution d'un organisme indépendant chargé de défendre le droit du public à l'information. Nous sommes convaincus que les enseignantes et enseignants, les éducatrices et éducateurs sont généralement les mieux placés pour connaître les conditions favorables à l'apprentissage, mais nous comprenons aussi leur désarroi; car il demeure que le public, le seul et authentique propriétaire de cette institution, perçoit trop souvent chez les directrices et directeurs et chez le personnel enseignant une possessivité irritante, et alors que les éducatrices et éducateurs doivent absolument viser à faire modifier cette attitude parmi la population, ils ont au départ, de la difficulté à admettre même qu'elle existe. Que l'on ait ne serait-ce qu'à débattre du droit du public à être suffisamment informé pour pouvoir accorder toute sa confiance à l'une des principales institutions publiques qu'il finance entièrement, cela frise le scandale.

La méfiance largement répandue à l'endroit de notre système d'éducation s'explique par un second constat : un nombre considérable et sans doute croissant de personnes, dont l'opinion est alimentée par une abondante couverture médiatique, sont convaincus que nos écoles vivent une «crise». A la vérité, nous estimons que ces craintes sont exagérées. Même si le statu quo n'est définitivement pas acceptable, rien ne prouve que l'école soit moins à la hauteur que par le passé. Si toutefois nous recommandons une réforme en règle, c'est que la société a si incroyablement et si rapidement évolué qu'on ne peut s'attendre à ce que le système scolaire reste à la hauteur si on ne le modifie pas en profondeur.

L'éducation a de tout temps fait l'objet de critiques. Nous pourrions paraphraser ainsi l'humoriste populaire américain Will Rogers qui disait bien avant nous : « Les écoles ne sont plus ce qu'elles étaient, et ne l'ont jamais été! » Signalons par ailleurs que les deux principales études ontariennes des cinquante dernières années parlent du système scolaire de l'époque en des termes qui s'appliqueraient tout autant aujourd'hui.

Des employeurs aux parents, jusqu'aux professeurs d'université, constatait la Commission Hope en 1950, « tous se plaignent amèrement que les jeunes fassent des erreurs d'orthographe, de ponctuation et de grammaire et soient incapables de s'exprimer oralement de façon claire et logique... » Et dire que nous parlons ici du bon vieux temps, évoqué par certains avec une nostalgie bien malvenue, d'une époque où, en Ontario, les élèves du secondaire devaient subir des examens normalisés du Ministère et terminaient leurs études dans une proportion d'à peine 13 p. 100. Aujourd'hui, alors qu'on essaie d'établir si le taux de décrochage scolaire est bien d'un tiers ou d'un cinquième, il faut avouer que, de toute évidence, nous avons connu une évolution remarquable en l'espace de quarante ans!

Combien d'histoires ahurissantes avons-nous entendues de la bouche des parents : des diplômés du secondaire avec une capacité de rédaction d'élèves de neuf ans, des bulletins scolaires présentés dans un jargon incompréhensible, des écoles accueillant les parents presque en intrus et affichant à leur endroit une arrogance intimidante ou une indifférence qui n'épargnaient pas non plus leurs enfants! De tels incidents ne sont que trop vrais et il y a encore trop de victimes des carences du système. Par contre, l'aversion que tout cela nous inspire ne devrait pas oblitérer les innombrables cas de réussite. En effet, dans tous les coins de la province, il existe, comme nous avons pu le constater nous-mêmes, des directrices et directeurs, des enseignantes et enseignants exemplaires qui ont le don d'amener leurs élèves à donner le meilleur d'eux-mêmes. Nous fournissons, dans la version intégrale du rapport, des exemples d'écoles qui nous ont vivement impressionnés. Si nous ignorons leur nombre, nous n'en sommes pas moins persuadés qu'il en existe bien davantage que ne veulent l'admettre les critiques les plus virulents du système, mais cependant beaucoup moins malheureusement que nous le souhaiterions.

D'après les résultats de ces tests tant commentés qui établissent des comparaisons à l'échelle nationale ou internationale "et qu'il faut interpréter avec beaucoup de prudence, d'autant plus qu'on pousse souvent l'irresponsabilité jusqu'à les présenter comme les trophées d'une course de chevaux impitoyable" il est clair qu'à tout prendre, les élèves de l'Ontario réussissent passablement bien, quoique leurs résultats ne soient pas exceptionnels. Par contre, il est impossible d'établir avec certitude qu'ils réussissaient encore mieux par le passé.

Mais l'heure n'est pas à la complaisance. Elle est au changement. Au changement technologique, social, économique et démographique "si rapide, si étourdissant" qu'il laisse inévitablement dans son sillage quelque anxiété. Nous l'avons perçue tout au long de nos audiences, chez les parents, les gens d'affaires, les enseignantes et enseignants et les élèves eux-mêmes, et ce malaise s'accroît d'autant que l'escalade de la violence dans les écoles ces deux dernières années a fait surgir la peur dans toutes les communautés de la province.

Et voilà, nous avons enfin un fil conducteur, une préoccupation que semble partager la population ontarienne : nos écoles ne sont pas prêtes à affronter l'avenir, une appréhension qu'amplifie grandement notre impuissance à anticiper ce que cet avenir nous réserve.

Cette préoccupation, qui est aussi la nôtre, nous amène à penser que le temps est venu de tirer certaines sonnettes d'alarme dans la province. On impose à nos écoles un fardeau qui devient insupportable. Alerte au sida? Alerte à la violence?... Ce n'est pas grave : les enseignants sont là pour concevoir des cours en conséquence. Éclatement de l'institution familiale, récession qui pousse les deux parents sur le marché du travail?... Il ne faut pas s'en faire : nos écoles vont combler le vide. Effondrement des valeurs traditionnelles, recherche d'un nouveau sens des valeurs?... Pas la peine de paniquer : nos écoles sauront bien forger le sens moral de nos enfants. Rétrécissement du marché du travail, pénurie d'emplois pour nos jeunes diplômés?... Aucune inquiétude à avoir : les enseignants prépareront nos enfants à affronter la situation. Et si la plupart des jeunes qui veulent aller à l'université n'y ont pas accès, alors que l'école secondaire s'emploie presque essentiellement à les y préparer..., ce n'est pas grave : nos enseignants sont là pour motiver tout le monde et pour prévenir les décrochages. Notre institution scolaire est devenue la solution fourre-tout à nos grands problèmes de société; c'est vraiment trop lui demander!

Parallèlement, on a l'impression d'assister à de perpétuelles tentatives de réforme du système. A l'encontre de l'immobilisme dont on accuse l'école, on constate que depuis des décennies, c'est plutôt le changement qui est la règle. Dans maintes sections du rapport, et tout particulièrement dans le chapitre consacré à l'historique (chapitre 2) et dans le volume II exposant notre vision de l'école, nous décrivons les vagues de réforme qui se sont succédé en Ontario après la publication, il y a vingt-cinq ans, du rapport Hall-Dennis, la dernière analyse complète de l'ensemble du système éducatif. Certaines de ces réformes sont nées de considérations politiques, d'autres de recherches rigoureuses, d'autres encore de quelque mouvement en vogue dans les sphères de l'éducation; certaines ont eu du succès, d'autres sont rapidement tombées dans l'oubli. Tous ces efforts combinés ont le mérite de faire ressortir certains écueils : la difficulté de susciter des changements profonds au sein d'un système éducatif de l'envergure du nôtre, une institution qui doit sans doute toucher directement une bonne moitié des dix millions de citoyennes et citoyens de la province; la difficulté de distinguer les changements qui ont des chances de succès de ceux qui sont voués à l'échec; l'ampleur de la charge qu'on impose à un personnel enseignant qui, trop souvent, sans préparation et sans ressources adéquates, doit implanter la toute dernière trouvaille du conseil ou du Ministère, alors même que la précédente n'est pas encore absorbée, ni même évaluée.

Si nous voulons réussir à réformer valablement notre système d'éducation, il est essentiel que l'ensemble de notre société accepte d'aider nos élèves à apprendre plus et mieux. Il faut qu'elle contribue à préparer les jeunes à l'apprentissage scolaire et qu'elle mette à la disposition des enseignantes et enseignants tous les autres moyens et ressources nécessaires. La plupart de nos recommandations, vous le constaterez, sont axées sur la réalisation de ces grands objectifs, tous étroitement apparentés.

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