Commission royale sur l'éducation

Conclusion et mise en oeuvre

Après vingt mois de travail, la Commission conclut que le système d'éducation de l'Ontario, s'il a fonctionné relativement bien jusqu'ici, doit maintenant subir une transformation assez radicale, sous l'effet d'un ensemble de facteurs externes d'ordre économique, technologique, social et démographique. Heureusement, avons-nous découvert, nous possédons les connaissances et les techniques nécessaires pour mener à bien cette transformation. Nous pouvons amener nos écoles à former des jeunes gens mûrs et responsables, porteurs d'un bagage appréciable de connaissances et de compétences acquises au prix d'une éducation rigoureuse mais passionnante, capables de raisonnement critique et de jugement, d'analyse et de synthèse, aptes à travailler dans la collaboration et le respect mutuel et, surtout, ayant appris à apprendre... pour l'amour d'apprendre. La tâche est certes ardue, mais nous devons l'aborder en ne visant rien de moins que ces objectifs élevés.

Nous avons nous-mêmes beaucoup appris de nos travaux et certaines leçons ressortent clairement quant à la réforme que nous envisageons, des leçons si essentielles que toute la démarche risque d'être compromise si on commet l'erreur de les négliger.

  1. Il n'y a pas de solutions miracles aux problèmes des écoles d'aujourd'hui. Ni de raccourcis. Mais il y a des solutions.
  2. Le processus d'apprentissage est extrêmement complexe; mais il y a des moyens d'amener nos enfants à mieux s'instruire.
  3. Le système d'éducation est extrêmement compliqué, mais il y a des moyens de le transformer.
  4. Aucun changement sérieux ne peut se produire sans la collaboration spontanée des enseignantes et enseignants.
  5. Les parents qui savent créer un climat d'apprentissage et encourager les efforts de leurs enfants se trouvent à leur donner une longueur d'avance. L'influence parentale est une ressource essentielle largement inexploitée.
  6. La façon idéale d'assurer la réussite de tous les enfants est qu'ils aient des parents riches, instruits et professionnels. Cela étant évidemment impossible, les écoles peuvent compenser les désavantages liés au faible rendement scolaire de bien des élèves. Si les antécédents d'un élève demeurent le facteur déterminant de sa réussite scolaire, les écoles ont la capacité -- pourvu qu'elles le veuillent -- de remédier à ces lacunes.
  7. Au bout du compte, nous nous en remettons au savoir et à l'engagement des professionnels de l'éducation de l'Ontario. Bien que pères et mères et membres de la collectivité ait certes chacun et chacune une contribution importante à apporter, le leadership éclairé et agissant qu'il nous faut doit venir directement de nos directrices et directeurs d'école, enseignantes et enseignants et autres éducatrices et éducateurs.
  8. Il y a dans le système d'éducation des acteurs importants. L'influence de certains, dont les fédérations de l'enseignement, est bien connue alors que celle d'autres, comme les universités, l'est moins. Mais tous doivent accepter de s'engager dans une refonte en profondeur pour qu'elle ait la moindre chance de succès.

Si seulement tous les Ontariens et Ontariennes étaient d'accord avec nous. Pourtant, trop de nos concitoyens pensent que tout irait pour le mieux si on se contentait d'appliquer telle ou telle idée qu'ils défendent passionnément. Trop de tentatives de réforme font totalement abstraction du rôle de l'enseignant, à notre grande stupéfaction, d'ailleurs. Beaucoup de gens font trop peu de cas de l'influence du milieu sur la réussite scolaire. Trop d'intervenants se montrent réticents à faire les compromis nécessaires à toute réforme digne de ce nom. Voilà autant d'obstacles au changement qu'il est important de rappeler.

Au chapitre 20, qui traite en détail de la manière dont il faudrait donner suite à notre rapport, nous parlons de la période quelque peu aléatoire qui voit conclure la Commission. Chacun sait qu'une élection provinciale pointe à l'horizon; nous serions profondément déçus Ä comme les milliers de citoyennes et de citoyens que nous avons entendus Ä si notre rapport devenait un de ces ballons électoraux qu'on se renvoie au gré d'ambitions politiques à court terme. Comme ce rapport n'a rien à voir avec la partisanerie politique, nous pressons obstinément chacun des trois partis de penser d'abord et avant tout aux besoins de nos élèves et s'engager à donner suite à nos principales recommandations.

Il peut être utile de résumer ici la démarche qui nous a amenés précisément à nos propositions. Pour nous, l'objet premier de l'institution scolaire est l'apprentissage et l'enseignement, grâce à l'acquisition des « littératies », c'est-à-dire des niveaux successifs de compétence intellectuelle. Mais l'institution doit aussi répondre à des besoins extra-scolaires « en partie parce qu'ils ont souvent une influence directe sur l'apprentissage » ce qu'elle ne peut faire qu'avec le concours de la collectivité dont elle fait partie (la campagne menée à l'échelle provinciale contre l'escalade de la violence dans les écoles montre qu'il est possible de rallier devant un ennemi commun toutes les forces vives du système d'éducation). Ces principes énoncés, nous élaborons nos recommandations en nous fondant sur notre connaissance des mécanismes de l'apprentissage et d'un bon enseignement. Bref, nous voulons que s'enrichisse la « culture » de l'école, pour que cette dernière devienne un lieu d'acquisition du savoir par excellence.

Il nous apparaît d'une impérieuse nécessité que le système scolaire soit vraiment équitable pour tous les élèves de la province, ce qui est loin d'être le cas actuellement. Il faut rééquilibrer les rapports de forces, en confiant des rôles différents, accrus dans bien des cas, aux élèves, aux parents, à la collectivité, aux conseils scolaires et, bien sûr, au Ministère lui-même. Enfin, il faut appliquer de facon systématique l'évaluation et la rétroaction dans le cas des élèves et dans le cas des programmes de cours, dans le double but d'améliorer le rendement et de rendre compte aux citoyennes et aux citoyens, qui sont légitimement en droit de connaître la qualité de leur système scolaire et qui en sont responsables.

Bien sûr, beaucoup de nos recommandations entraînent des coûts, un aspect que nous abordons sans détour au chapitre 20. D'une part, nous savons parfaitement que les deniers publics sont plus que jamais comptés; de l'autre, nous avons cru de notre devoir de donner l'heure juste quant aux besoins. Il est vrai également qu'un groupe comme le nôtre est tout à fait incapable d'estimer avec le moindrement de justesse le coût, disons, d'un programme complet d'éducation de la petite enfance. Ce serait peut-être même un peu futile puisqu'il faut nécessairement étaler sur un bon nombre d'années la mise en place d'un programme de cette envergure; il en va de même pour nos autres recommandations « investissements », comme celle de doter toutes les écoles des outils de la technologie de l'information.

Nous croyons aussi qu'il faut répartir autrement les fonds déjà alloués, ce qui pose des choix difficiles mais nécessaires. Pour reprendre notre exemple, si nous prônons l'éducation dès la prime enfance, nous recommandons aussi de supprimer la 5e année du secondaire. Les fonds épargnés aux derniers stades de la scolarité seraient ainsi redistribués aux premiers. Nous faisons en outre valoir d'une part que l'éducation de la petite enfance réduirait les besoins de garderies subventionnées et d'autre part, que l'intervention précoce en éducation se rentabilise grâce aux économies qu'elle permettra de réaliser plus tard dans des programmes d'appoint comme l'éducation de l'enfance en difficulté et les classes d'orthopédagogie. Exactement comme la prévention dans le domaine de la santé, dont les coûts initiaux, bien qu'élevés, débouchent en fin de compte sur des économies considérables.

Nous sommes très au fait que si beaucoup de nos recommandations peuvent devenir effectives dès demain à la première heure, bien d'autres exigent du temps; on ne peut pas, de toute évidence, instaurer du jour au lendemain un programme universel d'éducation de la petite enfance. Nous proposons au chapitre 20 et dans ses annexes de multiples façons pour tous les intervenants de participer à la mise en oeuvre de nos recommandations non seulement dans l'immédiat, mais sur des périodes de cinq et de dix ans; il est impossible, on le comprendra, de les répéter toutes ici.

Nous espérons que quiconque s'intéresse suffisamment à notre rapport aura tôt fait de se reporter aux sections où nous indiquons ce que chacun peut déjà faire. Tous et toutes peuvent mettre la main à la pâte; comme nous l'avons dit plus haut, il y tant de choses qu'on peut faire dans chacune des écoles de la province sans devoir attendre une initiative ou une autorisation du Ministère!

Mais puisque tous les yeux se tourneront vers lui, l'acteur le plus essentiel à toute réforme globale de l'éducation, celui qui doit montrer le chemin et tenir les guides, arrêtons-nous un instant au rôle du Ministère.

Premièrement, nous espérons que le Ministre donnera publiquement son appui à nos recommandations. Deuxièmement, le Ministère devrait créer une Commission de mise en oeuvre, relevant directement de l'Assemblée législative et expressément investie des vastes pouvoirs nécessaires pour superviser tout le processus complexe de la réforme. Troisièmement, alors que cette commission se met en marche, le Ministère devrait énoncer clairement les objectifs, les orientations et les principes qui gouverneront l'éducation au cours de la prochaine décennie.

Quatrièmement, le Ministère devrait commencer dès maintenant à jeter à tout le moins les bases d'une série d'initiatives de toutes sortes : réforme de la gestion des écoles de langue française, Ordre des enseignantes et enseignants, centre de coordination de la technologie de l'information, éducation de la petite enfance, représentation des écoles catholiques à des postes clés du Ministère, chartes des droits et responsabilités des élèves et des parents, coordination interministérielle des services à l'enfance, Office de la redevabilité et de l'évaluation de l'apprentissage, conseils scolaires communautaires, etc. Disons-le sans fausse modestie : ce ne sont pas les recommandations ni les secteurs d'intervention qui manquent.

Encore une fois, nous ne saurions trop insister sur un point : pendant que le Ministère se mettra au travail, nous espérons que tous les autres intervenants clés lui emboîteront le pas. Bien des groupes ont le sort de notre rapport entre leurs mains. Les conseils de l'éducation, dont l'utilité même est contestée dans certains milieux, pourraient clouer le bec à leurs détracteurs s'ils s'employaient énergiquement à fixer des priorités et à traduire les politiques du Ministère à l'échelon local. Les syndicats de l'enseignement, avouons-le, ont pouvoir de vie ou de mort sur toute tentative de réforme en profondeur; aussi nous les exhortons à prouver que nous avons eu raison de nous fier entièrement au professionnalisme des enseignantes et enseignants et de leur assigner un rôle central à chaque étape de nos travaux.

Directrices et directeurs, enseignantes et enseignants n'ont pas besoin non plus d'une quelconque autorisation pour donner forme aux idées émises sur l'accueil des parents dans les écoles, et les conseiller entre autres sur leur contribution possible à la réussite scolaire de leur enfant. De leur propre chef, les directions d'école peuvent commencer dès maintenant à mettre sur pied les conseils scolaires communautaires et inviter la collectivité à partager les responsabilités que la société a rejetées sur les écoles sans se demander si elles pouvaient ou non s'en acquitter. Les gens d'affaires et les syndicats devraient commencer à s'intéresser sérieusement aux politiques de promotion des valeurs familiales en milieu de travail, et les entreprises à préparer la distribution dans les écoles de leur matériel informatique excédentaire.

Enfin, nous espérons qu'un grand nombre de parents et de jeunes sont plongés dans la lecture de ce modeste ouvrage et sauront s'en inspirer pour agir. Tout au long de notre mandat, nous sommes sortis des sentiers battus pour rejoindre ceux et celles qui n'ont peut-être pas l'assurance nécessaire pour se présenter devant des commissions d'appellation « royale ». Nous avons fait un effort particulier pour pouvoir entendre ceux et celles qui sont mal à l'aise en public et qui ont rarement la chance de témoigner devant des groupes comme le nôtre. C'est à vous tous et toutes que ce document s'est spécialement adressé. Maintenant que vous l'avez lu, nous comptons sur vous pour assumer, de concert avec les conseils scolaires, les directions d'école et le corps enseignant, le rôle accru que vous avez le droit et le pouvoir de jouer dans le système scolaire. Enfin, vous n'avez besoin du feu vert de personne pour commencer à faire valoir vos droits ou, ce qui n'est pas moins important, à prendre vos propres responsabilités.

Si notre rapport parvient à susciter des réactions concrètes de ce genre, nous sommes persuadés qu'une réforme lourde de sens de notre système d'éducation en Ontario sera enfin mise en marche. La route sera difficile, semée d'embûches. Ainsi en va-t-il de toute évolution radicale. Grâce aux milliers de gestes que poseront tous ceux et celles qui ont à coeur l'éducation dans cette province, guidés par l'objectif primordial d'offrir un meilleur apprentissage à tous les élèves, sans exception, nous avons bon espoir : nos écoles sauront se montrer à la hauteur de la tâche fabuleuse qui les attend, celle de préparer nos enfants au monde imprévisible du 21e siècle.

Ensemble, les Ontariennes et les Ontariens peuvent donner le jour à un système scolaire remarquable. Notre travail à nous est terminé. Le Rapport de la Commission royale sur l'éducation est maintenant entre vos mains. Son sort dépend de vous, tout comme le sort du système d'éducation de l'Ontario.

Veuillez agréer l'expression de notre confiance.

Monique Bégin, Coprésidente
Gerry Caplan, Coprésident
Dennis Murphy, Commissaire
Avis Glaze, Commissaire
Manisha Bharti, Commissaire

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