Conclusion et mise en oeuvre
Après vingt mois de travail, la Commission conclut que le
système d'éducation de l'Ontario, s'il a fonctionné
relativement bien jusqu'ici, doit maintenant subir une transformation assez
radicale, sous l'effet d'un ensemble de facteurs externes d'ordre
économique, technologique, social et démographique. Heureusement,
avons-nous découvert, nous possédons les connaissances et les
techniques nécessaires pour mener à bien cette transformation.
Nous pouvons amener nos écoles à former des jeunes gens
mûrs et responsables, porteurs d'un bagage appréciable de
connaissances et de compétences acquises au prix d'une éducation
rigoureuse mais passionnante, capables de raisonnement critique et de jugement,
d'analyse et de synthèse, aptes à travailler dans la
collaboration et le respect mutuel et, surtout, ayant appris à
apprendre... pour l'amour d'apprendre. La tâche est certes ardue, mais
nous devons l'aborder en ne visant rien de moins que ces objectifs
élevés.
Nous avons nous-mêmes beaucoup appris de nos travaux et
certaines leçons ressortent clairement quant à la réforme
que nous envisageons, des leçons si essentielles que toute la
démarche risque d'être compromise si on commet l'erreur de les
négliger.
- Il n'y a pas de solutions miracles aux problèmes des
écoles d'aujourd'hui. Ni de raccourcis. Mais il y a des solutions.
- Le processus d'apprentissage est extrêmement complexe;
mais il y a des moyens d'amener nos enfants à mieux s'instruire.
- Le système d'éducation est extrêmement
compliqué, mais il y a des moyens de le transformer.
- Aucun changement sérieux ne peut se produire sans la
collaboration spontanée des enseignantes et enseignants.
- Les parents qui savent créer un climat d'apprentissage
et encourager les efforts de leurs enfants se trouvent à leur donner une
longueur d'avance. L'influence parentale est une ressource essentielle
largement inexploitée.
- La façon idéale d'assurer la réussite de
tous les enfants est qu'ils aient des parents riches, instruits et
professionnels. Cela étant évidemment impossible, les
écoles peuvent compenser les désavantages liés au faible
rendement scolaire de bien des élèves. Si les
antécédents d'un élève demeurent le facteur
déterminant de sa réussite scolaire, les écoles ont la
capacité -- pourvu qu'elles le veuillent -- de remédier
à ces lacunes.
- Au bout du compte, nous nous en remettons au savoir et
à l'engagement des professionnels de l'éducation de l'Ontario.
Bien que pères et mères et membres de la collectivité ait
certes chacun et chacune une contribution importante à apporter, le
leadership éclairé et agissant qu'il nous faut doit venir
directement de nos directrices et directeurs d'école, enseignantes et
enseignants et autres éducatrices et éducateurs.
- Il y a dans le système d'éducation des acteurs
importants. L'influence de certains, dont les fédérations de
l'enseignement, est bien connue alors que celle d'autres, comme les
universités, l'est moins. Mais tous doivent accepter de s'engager dans
une refonte en profondeur pour qu'elle ait la moindre chance de
succès.
Si seulement tous les Ontariens et Ontariennes étaient
d'accord avec nous. Pourtant, trop de nos concitoyens pensent que tout irait
pour le mieux si on se contentait d'appliquer telle ou telle idée qu'ils
défendent passionnément. Trop de tentatives de réforme
font totalement abstraction du rôle de l'enseignant, à notre
grande stupéfaction, d'ailleurs. Beaucoup de gens font trop peu de cas
de l'influence du milieu sur la réussite scolaire. Trop d'intervenants
se montrent réticents à faire les compromis nécessaires
à toute réforme digne de ce nom. Voilà autant d'obstacles
au changement qu'il est important de rappeler.
Au chapitre 20, qui traite en détail de la manière
dont il faudrait donner suite à notre rapport, nous parlons de la
période quelque peu aléatoire qui voit conclure la Commission.
Chacun sait qu'une élection provinciale pointe à l'horizon; nous
serions profondément déçus Ä comme les milliers de
citoyennes et de citoyens que nous avons entendus Ä si notre rapport
devenait un de ces ballons électoraux qu'on se renvoie au gré
d'ambitions politiques à court terme. Comme ce rapport n'a rien à
voir avec la partisanerie politique, nous pressons obstinément chacun
des trois partis de penser d'abord et avant tout aux besoins de nos
élèves et s'engager à donner suite à nos
principales recommandations.
Il peut être utile de résumer ici la
démarche qui nous a amenés précisément à nos
propositions. Pour nous, l'objet premier de l'institution scolaire est
l'apprentissage et l'enseignement, grâce à l'acquisition des
« littératies », c'est-à-dire des niveaux
successifs de compétence intellectuelle. Mais l'institution doit aussi
répondre à des besoins extra-scolaires « en partie
parce qu'ils ont souvent une influence directe sur l'apprentissage »
ce qu'elle ne peut faire qu'avec le concours de la collectivité dont
elle fait partie (la campagne menée à l'échelle
provinciale contre l'escalade de la violence dans les écoles montre
qu'il est possible de rallier devant un ennemi commun toutes les forces vives
du système d'éducation). Ces principes énoncés,
nous élaborons nos recommandations en nous fondant sur notre
connaissance des mécanismes de l'apprentissage et d'un bon enseignement.
Bref, nous voulons que s'enrichisse la « culture » de
l'école, pour que cette dernière devienne un lieu d'acquisition
du savoir par excellence.
Il nous apparaît d'une impérieuse
nécessité que le système scolaire soit vraiment
équitable pour tous les élèves de la province, ce qui est
loin d'être le cas actuellement. Il faut rééquilibrer les
rapports de forces, en confiant des rôles différents, accrus dans
bien des cas, aux élèves, aux parents, à la
collectivité, aux conseils scolaires et, bien sûr, au
Ministère lui-même. Enfin, il faut appliquer de facon
systématique l'évaluation et la rétroaction dans le cas
des élèves et dans le cas des programmes de cours, dans le double
but d'améliorer le rendement et de rendre compte aux citoyennes et aux
citoyens, qui sont légitimement en droit de connaître la
qualité de leur système scolaire et qui en sont responsables.
Bien sûr, beaucoup de nos recommandations entraînent
des coûts, un aspect que nous abordons sans détour au chapitre 20.
D'une part, nous savons parfaitement que les deniers publics sont plus que
jamais comptés; de l'autre, nous avons cru de notre devoir de donner
l'heure juste quant aux besoins. Il est vrai également qu'un groupe
comme le nôtre est tout à fait incapable d'estimer avec le
moindrement de justesse le coût, disons, d'un programme complet
d'éducation de la petite enfance. Ce serait peut-être même
un peu futile puisqu'il faut nécessairement étaler sur un bon
nombre d'années la mise en place d'un programme de cette envergure; il
en va de même pour nos autres recommandations
« investissements », comme celle de doter toutes les
écoles des outils de la technologie de l'information.
Nous croyons aussi qu'il faut répartir autrement les
fonds déjà alloués, ce qui pose des choix difficiles mais
nécessaires. Pour reprendre notre exemple, si nous prônons
l'éducation dès la prime enfance, nous recommandons aussi de
supprimer la 5e année du secondaire. Les fonds
épargnés aux derniers stades de la scolarité seraient
ainsi redistribués aux premiers. Nous faisons en outre valoir d'une part
que l'éducation de la petite enfance réduirait les besoins de
garderies subventionnées et d'autre part, que l'intervention
précoce en éducation se rentabilise grâce aux
économies qu'elle permettra de réaliser plus tard dans des
programmes d'appoint comme l'éducation de l'enfance en difficulté
et les classes d'orthopédagogie. Exactement comme la prévention
dans le domaine de la santé, dont les coûts initiaux, bien
qu'élevés, débouchent en fin de compte sur des
économies considérables.
Nous sommes très au fait que si beaucoup de nos
recommandations peuvent devenir effectives dès demain à la
première heure, bien d'autres exigent du temps; on ne peut pas, de toute
évidence, instaurer du jour au lendemain un programme universel
d'éducation de la petite enfance. Nous proposons au chapitre 20 et dans
ses annexes de multiples façons pour tous les intervenants de participer
à la mise en oeuvre de nos recommandations non seulement dans
l'immédiat, mais sur des périodes de cinq et de dix ans; il est
impossible, on le comprendra, de les répéter toutes ici.
Nous espérons que quiconque s'intéresse
suffisamment à notre rapport aura tôt fait de se reporter aux
sections où nous indiquons ce que chacun peut déjà faire.
Tous et toutes peuvent mettre la main à la pâte; comme nous
l'avons dit plus haut, il y tant de choses qu'on peut faire dans chacune des
écoles de la province sans devoir attendre une initiative ou une
autorisation du Ministère!
Mais puisque tous les yeux se tourneront vers lui, l'acteur le
plus essentiel à toute réforme globale de l'éducation,
celui qui doit montrer le chemin et tenir les guides, arrêtons-nous un
instant au rôle du Ministère.
Premièrement, nous espérons que le Ministre
donnera publiquement son appui à nos recommandations.
Deuxièmement, le Ministère devrait créer une Commission de
mise en oeuvre, relevant directement de l'Assemblée législative
et expressément investie des vastes pouvoirs nécessaires pour
superviser tout le processus complexe de la réforme.
Troisièmement, alors que cette commission se met en marche, le
Ministère devrait énoncer clairement les objectifs, les
orientations et les principes qui gouverneront l'éducation au cours de
la prochaine décennie.
Quatrièmement, le Ministère devrait commencer
dès maintenant à jeter à tout le moins les bases d'une
série d'initiatives de toutes sortes : réforme de la gestion
des écoles de langue française, Ordre des enseignantes et
enseignants, centre de coordination de la technologie de l'information,
éducation de la petite enfance, représentation des écoles
catholiques à des postes clés du Ministère, chartes des
droits et responsabilités des élèves et des parents,
coordination interministérielle des services à l'enfance, Office
de la redevabilité et de l'évaluation de l'apprentissage,
conseils scolaires communautaires, etc. Disons-le sans fausse modestie :
ce ne sont pas les recommandations ni les secteurs d'intervention qui
manquent.
Encore une fois, nous ne saurions trop insister sur un point :
pendant que le Ministère se mettra au travail, nous espérons que
tous les autres intervenants clés lui emboîteront le pas. Bien des
groupes ont le sort de notre rapport entre leurs mains. Les conseils de
l'éducation, dont l'utilité même est contestée dans
certains milieux, pourraient clouer le bec à leurs détracteurs
s'ils s'employaient énergiquement à fixer des priorités et
à traduire les politiques du Ministère à l'échelon
local. Les syndicats de l'enseignement, avouons-le, ont pouvoir de vie ou de
mort sur toute tentative de réforme en profondeur; aussi nous les
exhortons à prouver que nous avons eu raison de nous fier
entièrement au professionnalisme des enseignantes et enseignants et de
leur assigner un rôle central à chaque étape de nos
travaux.
Directrices et directeurs, enseignantes et enseignants n'ont pas
besoin non plus d'une quelconque autorisation pour donner forme aux
idées émises sur l'accueil des parents dans les écoles, et
les conseiller entre autres sur leur contribution possible à la
réussite scolaire de leur enfant. De leur propre chef, les directions
d'école peuvent commencer dès maintenant à mettre sur pied
les conseils scolaires communautaires et inviter la collectivité
à partager les responsabilités que la société a
rejetées sur les écoles sans se demander si elles pouvaient ou
non s'en acquitter. Les gens d'affaires et les syndicats devraient commencer
à s'intéresser sérieusement aux politiques de promotion
des valeurs familiales en milieu de travail, et les entreprises à
préparer la distribution dans les écoles de leur matériel
informatique excédentaire.
Enfin, nous espérons qu'un grand nombre de parents et de
jeunes sont plongés dans la lecture de ce modeste ouvrage et sauront
s'en inspirer pour agir. Tout au long de notre mandat, nous sommes sortis des
sentiers battus pour rejoindre ceux et celles qui n'ont peut-être pas
l'assurance nécessaire pour se présenter devant des commissions
d'appellation « royale ». Nous avons fait un effort
particulier pour pouvoir entendre ceux et celles qui sont mal à l'aise
en public et qui ont rarement la chance de témoigner devant des groupes
comme le nôtre. C'est à vous tous et toutes que ce document s'est
spécialement adressé. Maintenant que vous l'avez lu, nous
comptons sur vous pour assumer, de concert avec les conseils scolaires, les
directions d'école et le corps enseignant, le rôle accru que vous
avez le droit et le pouvoir de jouer dans le système scolaire. Enfin,
vous n'avez besoin du feu vert de personne pour commencer à faire valoir
vos droits ou, ce qui n'est pas moins important, à prendre vos propres
responsabilités.
Si notre rapport parvient à susciter des réactions
concrètes de ce genre, nous sommes persuadés qu'une
réforme lourde de sens de notre système d'éducation en
Ontario sera enfin mise en marche. La route sera difficile, semée
d'embûches. Ainsi en va-t-il de toute évolution radicale.
Grâce aux milliers de gestes que poseront tous ceux et celles qui ont
à coeur l'éducation dans cette province, guidés par
l'objectif primordial d'offrir un meilleur apprentissage à tous les
élèves, sans exception, nous avons bon espoir : nos
écoles sauront se montrer à la hauteur de la tâche
fabuleuse qui les attend, celle de préparer nos enfants au monde
imprévisible du 21e siècle.
Ensemble, les Ontariennes et les Ontariens peuvent donner le
jour à un système scolaire remarquable. Notre travail à
nous est terminé. Le Rapport de la Commission royale sur
l'éducation est maintenant entre vos mains. Son sort dépend de
vous, tout comme le sort du système d'éducation de l'Ontario.
Veuillez agréer l'expression de notre confiance.
Monique Bégin, Coprésidente Gerry Caplan,
Coprésident Dennis Murphy, Commissaire Avis Glaze, Commissaire
Manisha Bharti, Commissaire
|